Les psychanalystes :1)Lacan, 2)Freud, 3) Fromm, 4) J.A. Miller, 5) A. Valtier et d'autres (Jung, Dolto...)

1- Lacan

Réhabilitant les théories freudiennes contre l'alternative américaine, Jacques Lacan comparera la structure de l'inconscient à l'articulation linguistique et définira la construction du sujet à travers des concepts tels que l'imaginaire, le symbolique et le réel.

  • "Aimer c'est donner ce que l'on a pas, à quelqu'un qui n'en veut pas"...(Lacan) Ou "l'amour, c'est offrir à quelqu'un qui n'en veut pas quelque chose que l'on n'a pas." de Jacques Lacan

Cette phrase de Lacan en laisse plus d'un perplexe. Qu'a-t-il voulu bien dire ?

Lacan nous propose de lier le don, le manque et l'amour.

  • « Le désir de l'homme trouve son sens dans le désir de l'autre.  » (Lacan)
  • « Aimer, c'est essentiellement vouloir être aimé.  »

  • « Est-ce que vous vous êtes aperçu à quel point il est rare qu'un amour échoue sur les qualités ou les défauts réels de la personne aimée ?  »

  • « L’amour est un genre de suicide.  »


    Freud

  • 2 - Freud et la nouvelle de Jensen, "La Gradiva" (que m'a fait découvrir mon orthophoniste)

La Gradiva est sans doute l’exemple le plus séduisant du lien que Freud établit entre archéologie, psychanalyse et amour. C’est en 1906 que Carl Jung conseille à Freud la lecture de la nouvelle de Wilhelm Jensen, La Gradiva, Fantaisie pompéienne.

"Ce roman publié en 1903 raconte l’histoire d’un archéologue, Norbert Hanold, qui tombe en adoration devant un bas-relief du musée archéologique de Naples. Il s’en procure un moulage qu’il ramène chez lui en Allemagne.
Sa fascination pour la femme représentée, qu’il nomme Gradiva (celle qui avance), devient une véritable obsession. Il rêve qu’il la rencontre dans Pompéi, alors que le Vésuve entre en éruption. Une fois éveillé, il ne parvient pas à se défaire de l’impression que la Gradiva a effectivement vécu à Pompéi, où elle aurait été ensevelie.
Suite à ce rêve, il part faire un voyage en Italie. Alors qu’il erre dans Pompéi, il croit reconnaître la Gradiva. Mais il s’aperçoit finalement que la femme qu’il voit n’est autre que Zoe Bertgang, son amie d’enfance.
La jeune fille se déguise en Gradiva et parvient à guérir Hanold de son délire et à réveiller son amour pour elle."


Freud nourrit lui aussi une fascination pour la Gradiva.


Relief des Aglaurides (dit la Gradiva) en marbre à l'origine -
(moulage en plâtre acquis par Freud en 1907)


Freud se rend à Rome et découvre au musée Chiaramonti le Relief des Aglaurides en marbre. "Pense à ma joie en rencontrant aujourd’hui au Vatican, après une si longue solitude le visage connu d’un être cher ; mais la reconnaissance a été unilatérale, car il s’agissait de Gradiva accrochée tout en haut d’un mur". (Lettre de Sigmund Freud à M. Bernays, 24 septembre 1907).
Comme le héros du livre de Jensen, il achète le moulage qu’il place au-dessus du divan, dans son cabinet de consultation.

Après Freud, la figure mythique de Gradiva séduit encore André Breton, Salvator Dali, André Masson ou Roland Barthes, qui lui consacre un des chapitres de ses Fragments d’un discours amoureux (La parution de ce texte et de l'analyse de Freud retint l'attention des surréalistes. L'atmosphère du récit mais aussi les éléments oniriques, les fantasmes et les objets obsessionnels coïncidaient avec leur propre mythologie. Dali et Masson l'utilisèrent comme thème pictural. Breton, lui, donna le nom de Gradiva à la galerie surréaliste de la rue de Seine (1937).).


La Gradiva par DALI en 1938

Il sera suivi d'un autre peintre :
Masson l'utilise comme thème pictural en 1939. Breton, lui, donna le nom de Gradiva à la galerie surréaliste de la rue de Seine (1937).


La Gradiva de Jensen se transforme sous le pinceau de Masson dans un décor inspiré de la villa des Mystères de Pompéi. Un volcan apparaît au fond. Sur un socle qui s'effondre, Gradiva se renverse, déjà en voie de putréfaction et de pétrification. Son sexe s'ouvre comme un cauri (coquillage appartenant au groupe des porcelaines), à la fois coquillage marin et vagin denté. Son sein est en forme de ruche que viennent prendre d'assaut les abeilles délivrées. Le pied droit est en érection. La tête à moitié endormie penche vers un champs de pavot.

3 - Erich Fromm (psychanalyste américain d’origine allemande, 1900-1980)

 *

 

  • L'amour consiste à prendre soin de l'autre, à s'inquiéter de lui, à le respecter et à essayer sans cesse de le connaître davantage.
  • Aimer quelqu'un ne relève pas seulement de la puissance du sentiment mais d'une décision, d'un jugement, d'une promesse.
  • Le paradoxe de l'amour réside en ce que deux êtres deviennent un et cependant restent deux.

 

4 -  Jacques-Alain Miller, propos recueillis par Hanna Waar

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Jacques-Alain Miller



Donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas, cette définition éblouissante fait sciller les yeux de qui regarde l’amour en face, lequel comme la mort ou le soleil risque de les lui griller. La psychanalyse parle bien de l’amour. Laissons-nous charmer par la musique que sait en tirer ici Jacques-Alain Miller.
Parlez-moi d’amour dit la chanson, mon cœur n’est jamais las de l’entendre. C’est que les mots pour en parler nous mettent le cœur en fête et défaite, et que plus ça chavire et pire c’est mieux.

Philippe Grauer -Introduction de l'entretien dans :
Psychologies Magazine , octobre 2008, n° 278

Hanna waar :
La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ?

Jacques - Alain Miller :
Beaucoup, car c’est une expérience dont le ressort est l’amour. Il s’agit de cet amour automatique, et le plus souvent inconscient, que l’analysant porte à l’analyste et qui s’appelle le transfert. C’est un amour factice, mais il est de la même étoffe que l’amour vrai. Il met au jour sa mécanique : l’amour s’adresse à celui dont vous pensez qu’il connaît votre vérité vraie. Mais l’amour permet d’imaginer que cette vérité sera aimable, agréable, alors qu’elle est en fait bien difficile à supporter.

Hanna Waar :
Alors, c’est quoi aimer vraiment ?

J-A Miller : Aimer vraiment quelqu’un, c’est croire qu’en l’aimant, on accédera à une vérité sur soi. On aime celui ou celle qui recèle la réponse, ou une réponse, à notre question : « Qui suis-je ? »

Hanna Waar :
Pourquoi certains savent-ils aimer et d’autres pas ?



J-A Miller : Certains savent provoquer l’amour chez l’autre, les serial lovers, si je puis dire, hommes et femmes. Ils savent sur quels boutons appuyer pour se faire aimer. Mais eux n’aiment pas nécessairement, ils jouent plutôt au chat et à la souris avec leurs proies. Pour aimer, il faut avouer son manque, et reconnaître que l’on a besoin de l’autre, qu’il vous manque. Ceux qui croient être complets touts seuls, ou veulent l’être, ne savent pas aimer. Et parfois, ils le constatent douloureusement. Ils manipulent, tirent des ficelles, mais ne connaissent de l’amour ni le risque, ni les délices.

Hanna Waar :
« Être complet tout seul » : seul un homme peut croire ça…

J-A Miller : Bien vu ! « Aimer, disait Lacan, c’est donner ce qu’on n’a pas. ». Ce qui veut dire : aimer, c’est reconnaître son manque et le donner à l’autre, le placer dans l’autre. Ce n’est pas donner ce que l’on possède, des biens, des cadeaux, c’est donner quelque chose que l’on ne possède pas, qui va au-delà de soi-même. Pour ça, il faut assurer son manque, sa « castration », comme disait Freud. Et cela, c’est essentiellement féminin. On n’aime vraiment qu’à partir d’une position féminine. Aimer féminise. C’est pourquoi l’amour est toujours un peu comique chez un homme. Mais s’il se laisse intimider par le ridicule, c’est qu’en réalité, il n’est pas assuré de sa virilité.

Hanna Waar :
Aimer serait plus difficile pour les hommes ?

J-A Miller : Oh oui ! Même un homme amoureux a des retours d’orgueil, des sursauts d’agressivité contre l’objet de son amour, parce que cet amour le met dans la position d’incomplétude, de dépendance. C’est pourquoi il peut désirer des femmes qu’il n’aime pas, afin de retrouver la position virile qu’il met en suspens lorsqu’il aime. Ce principe, Freud l’a appelé le « ravalement de la vie amoureuse » chez l’homme : la scission de l’amour et du désir sexuel.

Hanna Waar :
Et chez les femmes ?

J-A Miller : C’est moins habituel. Dans le cas le plus fréquent, il y a dédoublement du partenaire masculin. D’un côté, il est l’amant qui les fait jouir et qu’elles désirent, mais il est aussi l’homme de l’amour, qui est féminisé, foncièrement châtré. Seulement, ce n’est pas l’anatomie qui commande : il y a des femmes qui adoptent une position masculine. Il y en a même de plus en plus. Un homme pour l’amour, à la maison ; et des hommes pour la jouissance, rencontrés sur Internet, dans la rue, dans le train…

Hanna Waar :
Pourquoi « de plus en plus »

J-A Miller : Les stéréotypes socioculturels de la féminité et de la virilité sont en pleine mutation. Les hommes sont invités à accueillir leurs émotions, à aimer, à se féminiser ; les femmes, elles, connaissent au contraire un certain « pousse-à-l’homme » : au nom de l’égalité juridique, elles sont conduites à répéter « moi aussi ». Dans le même temps, les homosexuels revendiquent les droits et les symboles des hétéros, comme le mariage et la filiation. D’où une grande instabilité des rôles, une fluidité généralisée du théâtre de l’amour, qui constraste avec la fixité de jadis. L’amour devient « liquide », constate le sociologue Zygmunt Bauman (1). Chacun est amené à inventer son « style de vie » à soi, et à assumer son mode de jouir et d’aimer. Les scénarios traditionnels tombent en lente désuétude. La pression sociale pour s’y conformer n’a pas disparu, mais elle baisse.

Hanna Waar :
« L’amour est toujours réciproque » disait Lacan. Est-ce encore vrai dans le contexte actuel ? Qu’est-ce que ça signifie ?J-A Miller : On répète cette phrase sans la comprendre, ou en la comprenant de travers. Cela ne veut pas dire qu’il suffit d’aimer quelqu’un pour qu’il vous aime. Ce serait absurde. Cela veut dire : « Si je t’aime, c’est que tu es aimable. C’est moi qui aime, mais toi, tu es aussi dans le coup, puisqu’il y a en toi quelque chose qui me fait t’aimer. C’est réciproque parce qu’il y a un va-et-vient : l’amour que j’ai pour toi est l’effet en retour de la cause d’amour que tu es pour moi. Donc, tu n’y es pas pour rien. Mon amour pour toi n’est pas seulement mon affaire, mais aussi la tienne. Mon amour dit quelque chose de toi que peut-être toi-même ne connais pas. » Cela n’assure pas du tout qu’à l’amour de l’un répondra l’amour de l’autre : ça, quand ça se produit, c’est toujours de l’ordre du miracle, ce n’est pas calculable à l’avance.

Hanna Waar :
On ne trouve pas son chacun, sa chacune par hasard. Pourquoi lui ? Pourquoi elle ?

J-A Miller : Il y a ce que Freud a appelé Liebesbedingung, la condition d’amour, la cause du désir. C’est un trait particulier – ou un ensemble de traits – qui a chez quelqu’un une fonction déterminante dans le choix amoureux. Cela échappe totalement aux neurosciences, parce que c’est propre à chacun, ça tient à son histoire singulière et intime. Des traits parfois infimes sont en jeu. Freud, par exemple, avait repéré comme cause du désir chez l’un de ses patients un éclat de lumière sur le nez d’une femme !

Hanna Waar :
On a du mal à croire à un amour fondé sur ces broutilles !

J-A Miller : La réalité de l’inconscient dépasse la fiction. Vous n’avez pas idée de tout ce qui est fondé, dans la vie humaine, et spécialement dans l’amour, sur des bagatelles, des têtes d’épingle, des « divins détails ». Il est vrai que c’est surtout chez le mâle que l’on trouve de telles causes du désir, qui sont comme des fétiches dont la présence est indispensable pour déclencher le processus amoureux. Des particularités menues, qui rappellent le père, la mère, le frère, la sœur, tel personnage de l’enfance, jouent aussi leur rôle dans le choix amoureux des femmes. Mais la forme féminine de l’amour est plus volontiers érotomaniaque que fétichiste : elles veulent être aimées, et l’intérêt, l’amour qu’on leur manifeste, ou qu’elles supposent chez l’autre, est souvent une condition sine qua non pour déclencher leur amour, ou au moins leur consentement. Le phénomène est la base de la drague masculine.

Hanna Waar :
Vous ne donnez aucun rôle aux fantasmes ?

J-A Miller : Chez les femmes, qu’ils soient conscients ou inconscients, ils sont déterminants pour la position de jouissance plus que pour le choix amoureux. Et c’est l’inverse pour les hommes. Par exemple, il arrive qu’une femme ne puisse obtenir la jouissance – disons, l’orgasme – qu’à la condition de s’imaginer, durant l’acte lui-même, être battue, violée, ou être une autre femme, ou encore être ailleurs, absente.

Hanna Waar :
Et le fantasme masculin ?



J-A Miller : Il est très en évidence dans le coup de foudre. L’exemple classique, commenté par Lacan, c’est, dans le roman de Goethe (2), la soudaine passion du jeune Werther pour Charlotte, au moment où il la voit pour la première fois, nourrissant la marmaille qui l’entoure. C’est ici la qualité maternante de la femme qui déclenche l’amour. Autre exemple, tiré de ma pratique, celui-là : un patron quiquagénaire reçoit les candidates à un poste de secrétaire : une jeune femme de 20 ans se présente ; il lui déclare aussitôt sa flamme. Il se demande ce qui lui a pris, entre en analyse. Là, il découvre le déclencheur : il avait retrouvé en elle des traits qui lui évoquaient ce qu’il était lui-même à 20 ans, quand il s’était présenté à sa première embauche. Il était, en quelque sorte, tombé amoureux de lui-même. On retrouve dans ces deux exemples les deux versants distingués par Freud : on aime ou bien la personne qui protège, ici la mère, ou bien une image narcissique de soi-même.

Hanna Waar :
On a l’impression d’être des marionnettes !

J-A Miller : Non, entre tel homme et telle femme, rien n’est écrit d’avance, il n’y a pas de boussole, pas de rapport préétabli. Leur rencontre n’est pas programmée comme celle du spermatozoïde et de l’ovule ; rien à voir non plus avec les gènes. Les hommes et les femmes parlent, ils vivent dans un monde de discours, c’est cela qui est déterminant. Les modalités de l’amour sont ultrasensibles à la culture ambiante. Chaque civilisation se distingue par la façon dont elle structure le rapport des sexes. Or, il se trouve qu’en Occident, dans nos sociétés à la fois libérales, marchandes et juridiques, le « multiple » est en passe de détrôner le « un ». Le modèle idéal de « grand amour de toute la vie » cède peu à peu du terrain devant le speed dating, le speed loving et toute floraison de scénarios amoureux alternatifs, successifs, voire simultanés.

Hanna Waar :
Et l’amour dans la durée ? dans l’éternité ?

J-A Miller : Balzac disait : « Toute passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse (3). » Mais le lien peut-il se maintenir pour la vie dans le registre de la passion ? Plus un homme se consacre à une seule femme, plus elle tend à prendre pour lui une signification maternelle : d’autant plus sublime et intouchable que plus aimée. Ce sont les homosexuels mariés qui développent le mieux ce culte de la femme : Aragon chante son amour pour Elsa ; dès qu’elle meurt, bonjour les garçons ! Et quand une femme se cramponne à un seul homme, elle le châtre. Donc, le chemin est étroit. Le meilleur chemin de l’amour conjugal, c’est l’amitié, disait en substance Aristote.

Hanna Waar :
Le problème, c’est que les hommes disent ne pas comprendre ce que veulent les femmes ; et les femmes, ce que les hommes attendent d’elles…

J-A Miller : Oui. Ce qui objecte à la solution aristotélicienne, c’est que le dialogue d’un sexe à l’autre est impossible, soupirait Lacan. Les amoureux sont en fait condamnés à apprendre indéfiniment la langue de l’autre, en tâtonnant, en cherchant les clés, toujours révocables. L’amour, c’est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n’existe pas.

Propos recueillis par H. W.

(1) Zygmunt Bauman, L’amour liquide, de la fragilité des liens entre les hommes, Hachette Littératures, « Pluriel », 2008.-

(2) Goethe, Les souffrances du jeune Werther, LGF, « le livre de poche », 2008.-



(3) Honoré de Balzac, La comédie humaine, vol. VI, Études de mœurs : scènes de la vie parisienne, Gallimard, 1978.-


5 - Alain Valtier, psychanalyste :
"pour durer, l'amour doit se transformer".


Entretien sur le site :
http://www.psychologies.com
/Couple

Psychologies : L’amour est-il la condition indispensable à la naissance d’un couple ?
Alain Valtier : 

Que la naissance d’un couple dépende du sentiment amoureux est une notion occidentale initiée dans les années 1960. Notre culture a décidé qu’il devait en être ainsi, mais cela n’a pas été vrai à d’autres époques et ne l’est pas, aujourd’hui, dans d’autres endroits de la planète, où c’est plutôt le choix des familles qui préside aux unions. Or, une proportion non négligeable de ces couples fonctionne largement aussi bien que les nôtres. Cela prouve que les sentiments peuvent naître au sein de couples qui ne se sont pas choisis, qu’ils peuvent être un aboutissement et non une donne de départ.

Vous dissociez l’élan amoureux, qui préside à la rencontre, de l’amour dans la durée ?
Si, avant même la rencontre, la durée n’est pas investie d’une valeur en elle-même, l’histoire aura du mal à se développer dans le temps. Cette durée ne découle pas spontanément de l’amour, elle est à inventer. Si la seule figure de l’amour que l’on tolère est l’intensité des premiers élans, l’unique solution est de vivre une succession d’histoires. Est-ce de l’amour ? Je n’ai pas la réponse à cette question. Mais il est certain que dans un couple qui veut durer, l’amour doit se transformer pour continuer à fonctionner.

Tout comme il convient d’impulser du changement pour assurer la stabilité d’une institution afin qu’elle demeure vivante, il faut créer du mouvement afin de maintenir un équilibre dans l’amour. L’essence même de l’amour, c’est le mouvement.

Qu’est-ce alors que l’amour ?

L’attirance réciproque de deux êtres l’un pour l’autre est avant tout une énigme. Il faut tenir compte d’une part irréductible d’irrationnel dans le couple, et aussi dans cet amour censé le fabriquer et l’unir. Et tout de suite après, j’ajouterais qu’il est nécessaire, pour que l’amour dure, de faire preuve de volonté. C’est-à-dire que même lorsque le coup de foudre nous tombe dessus spontanément, ce premier état, ce nirvana où l’autre nous paraît idéal, ne dure pas.
Pour l’entretenir, il y a régulièrement à se rappeler pourquoi nous avons choisi cet être-là, quelles qualités, quelles attitudes nous ont ému, nous ont plu en lui, pourquoi nous avons jugé qu’il nous était nécessaire. C’est exactement ce qui se passe dans les mariages organisés : peu à peu, à force de vivre ensemble, deux êtres liés à l’origine par des raisons de pouvoir ou d’économie peuvent développer, à partir de la reconnaissance des qualités de l’autre, un sentiment puissant. Car l’amour est une construction, il requiert un travail.

Ce que vous dites là concerne notre partie consciente, celle qui peut agir, se raisonner. Mais l’amour n’entretient-il pas aussi un rapport étroit avec notre inconscient ?

Si, et l’une des définitions de l’amour est qu’il s’agit de la rencontre de deux inconscients, au sens où un individu choisit, à son insu, tel objet d’amour parce qu’il est porteur des mêmes caractéristiques que lui-même. Mais si cette similarité inconsciente soude l’union, c’est hélas parfois dans ses aspects les plus négatifs, car parmi ces éléments qui, inconsciemment, ont retenu notre attention chez l’autre, il y a évidemment des zones d’ombre, celles-là même que nous préférons projeter sur lui afin d’ignorer que nous en sommes nous-même porteur. Par exemple, on peut inconsciemment avoir choisi tel partenaire pour certains aspects défaillants – il est influençable, ou dépressif, ou alcoolique –, ce qui nous permet de nous rassurer sur le fait que nous sommes le moins défaillant des deux.
Le sentiment amoureux est donc tissé de toutes ces pulsions qui nous habitent, et c’est pour cette raison que dans toute histoire, la haine coexiste toujours avec l’amour. Et parfois, celle-ci assure davantage de cohésion ! Souvenez-vous du film Le Chat de Pierre Granier-Deferre, dans lequel le couple Signoret-Gabin se maintient en vie grâce à une phénoménale haine réciproque. Et lorsque la première meurt, son mari la suit de très près dans la tombe. Comme s’il ne pouvait survivre une fois l’objet de sa haine disparu.



Lorsqu’un individu est ainsi débordé par des pulsions destructrices, comment peut-il lutter puisque ces forces sont, par définition, inconscientes ?

Pour se donner le maximum de chances de vivre un amour sur la durée, un individu a tout intérêt à être au fait de son inconscient : connaître ce qui, ordinairement, n’apparaît pas ; devenir conscient du bon et du mauvais qui coexistent en lui, de sa propre incapacité à satisfaire toutes les attentes de son partenaire, et tout simplement de la limite humaine de soi et de l’autre. C’est exactement le travail que propose un thérapeute, apprendre à décrypter ses réactions et ses émotions de façon à désencombrer l’amour éprouvé pour l’autre d’un tas de choses qui n’ont rien à voir avec ce sentiment.

Etre au fait de son inconscient, cela ne permet-il pas aussi d’apprendre à s’aimer soi-même, condition qui semble indispensable pour pouvoir aimer l’autre ?

A l’expression « s’aimer soi-même », qui peut très vite dévier vers un narcissisme ne faisant que diminuer la part dévolue à l’autre, et donc peu propice à développer la générosité nécessaire à l’amour, je préfère celle de « se connaître soi-même ». En étant par exemple lucide sur la coexistence en soi de l’amour et de la haine. C’est à partir de cette clairvoyance, de l’acceptation du fait que, dans un couple, on ne peut pas s’aimer tout le temps, que l’on peut ensuite privilégier l’amour. Par choix conscient.

Nos parents et notre entourage nous transmettent, lorsque nous sommes enfant, une certaine vision de l’amour. Quel rôle joue-t-elle, plus tard, dans la façon que nous avons d’aimer ?

Les parents transmettent à leurs enfants un climat affectif, j’entends par là ce qui reste, devenu adulte, du vécu familial que l’on peut transmettre à son tour à ses enfants. Si les parents n’ont pas cessé de se faire la guerre, si on les a vus, très jeunes, se déchirer, se haïr, on sera évidemment moins bien armé pour surmonter les inévitables épreuves que traverse tout couple. L’amour est un héritage. Mais comme pour un héritage constitué de biens et d’argent, l’héritier en dispose ensuite à sa guise.
Or le couple peut justement devenir ce laboratoire au sein duquel il est possible pour chacun des partenaires, jour après jour, de faire évoluer l’amour, de le transformer, de l’inventer, et donc de se démarquer du modèle parental. Et ce travail de longue haleine permet aussi de découvrir qu’il est vraiment plus simple de vivre en aimant que sans aimer.

Propos recueilllis par Isabelle Yuhel


Les psychanalystes et l’amour

Au premier plan de gauche à droite : Sigmund Freud, Stanley Hall et Carl Gustav Jung ;
Au second rang Abraham A. Brill, Ernest Jones et Sandor Ferenczi
devant la Clark University (Massachusetts) en 1909.


En 1909, Freud voyage aux États-Unis en compagnie de Jung et de Ferenczi. Freud est invité par Stanley Hall à prononcer une série de conférences à la Clark University (Massachusetts).

Chez les psychanalystes fondateurs, une certaine division s’est faite autour du concept d’amour.

« Ceux pour lesquels la notion majeure est le père, donc le masculin, l’intellect, ont rejeté l’idée d’amour », explique Michel Cazenave, écrivain et philosophe.
Ainsi, pour Sigmund Freud, l’amour ne serait qu’une illusion destinée à nous faire oublier que nous sommes là pour procréer, un point, c’est tout.
Sur ses traces, Jacques Lacan a ironisé en parlant de « l’amûr », qu’il identifie à une sorte d’amour courtois suranné qui n’est qu’une « sublimation illusoire ».

En revanche, nous retrouvons l’idée d’amour chez ceux pour qui la notion primordiale est la mère :
Sandor Ferenczi, un des disciples de Freud, a appuyé toute son œuvre sur le sentiment amoureux après s’être séparé de son maître pour mettre en avant le primat de la mère sur le père.
Carl Gustav Jung a terminé son autobiographie par une longue réflexion de plusieurs pages sur « le mystère de l’amour ».
Et enfin, Françoise Dolto employait l’expression « cœur à cœur » pour caractériser le tissage entre sensations du corps et sentiments, aussi bien dans la rencontre de deux adultes que dans la relation mère-enfant.(Elle a partipé à l'émission d'Apostrophes consacrée àla sexualité féminine. Cliquez ici pour rvoir cette émission).

 

A lire

  1. • "L’amour dans les couples" d’Alain Valtier.


A partir d’histoires choisies dans sa clinique, l’auteur nous montre comment concilier ce qui, au premier abord,semble s’opposer : amour intense et longue durée
(Odile Jacob, 2006).

    2.    "Histoire de la passion amoureuse" de Michel Cazenave, avec la collaboration de Jacqueline Kelen, Florence Marguier et Catherine Pont-Hubert.

Une plongée dans les origines de la passion amoureuse, avec une analyse des plus grandes histoires d’amour (Oxus, 2005).